SOFEC

Société Scientifique dédiée à la Chiropraxie,
aux thérapies manuelles et aux traitements conservateurs de la colonne vertébrale et des articulations periphériques.

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François Le Corre, MD, France

03-05-2008

Proposé par Karl Vincent, DC

Président de la SOFEC

Éditeur de vertèbre.com

 

 

Avec la collaboration de

Olivier Lanlo, DC

 

 

1. Quel est votre parcours médical ?

 

C’est le parcours traditionnel qui avait cours en 1956. Après avoir réussi en 1954 Math Elems, ce fut l’étape du PCB rue Cujas section B (réservée aux scientifiques), puis l’inscription à la Faculté de Médecine de Paris (il n’y en avait qu’une seule à l’époque).

Dès la première année de Médecine, j’ai réussi à m’inscrire aux conférences Laennec en vue de préparer le concours de l’externat des hôpitaux de Paris où je fus reçu du 1er coup en 1956. Dés lors mon temps se partagea en trois :

- la pratique hospitalière tous les matins dans des services prestigieux comme externe

- la faculté l’après-midi

- la préparation au concours de l’internât des hôpitaux de Paris le reste du temps

 

Contrairement à l’orientation prise au départ destinée à faire de moi un médecin omnipraticien, vers la 3e année j’ai voulu découvrir ce qu’était l’ostéopathie. Ma mère contacta alors le Dr Jean-Thierry Mieg, un des amis de notre famille, le dernier à avoir vu vivant mon père à Los Angeles. Celui-ci réussit à me faire entrer dans le service de rhumatologie où il consultait : celui du Professeur De Sèze à Lariboisière. Dés lors je ne devais plus quitter cette voie. Après un an passé là-bas, l’année suivante j’allais à Cochin toujours en rhumatologie pendant un an.

Voulant passer ma thèse et apprendre l’acupuncture, je terminais mes six derniers mois d’externat à l’Hôtel Dieu chez le Dr Brunet où j’eus la chance de pouvoir assister aux consultations du Dr Robert Maigne et de me rendre ainsi compte de tous les avantages procurés par son approche clinique originale et ses manœuvres par rapport aux médications classiques

 

 

2. Quelle formation de médecine manuelle avez-vous ensuite suivi ?

 

J’ai eu deux maîtres dans ce domaine.

Le premier et le plus important fut le Dr Robert Maigne à l’Hôtel Dieu de Paris. Ayant entendu plusieurs des patients que je voyais me parler de l’existence d’une consultation de manipulations dans le service où je terminais mon externat, je suis allé lui demander s’il m’autorisait à assister à sa consultation. Il accepta en évoquant le nom de mon père qu’il aurait du rencontrer à son retour des USA. Trois mois plus tard, un jour il m’invita à déjeuner et sur le chemin du retour il me demanda si je voulais bien entrer dans son équipe sans garantie pour l’avenir ; ce que j’acceptais avec reconnaissance. Dés lors, il m’initia et me montra comment faire, souvent en se mettant derrière moi pour guider le geste à faire, et peu à peu je me suis familiarisé avec la pratique de la gestuelle manipulative.

Mon autre mentor fut un célèbre ostéopathe parisien de l’époque le Dr William Douglas D.O, un grand ami de mon père que je connaissais depuis mon adolescence et dont ma mère vantait les résultats. Dès mon installation, je suis allé souvent le voir travailler car nos cabinets étaient proches. Là encore en le voyant œuvrer (plus de 300 fois) ce fut une source d’enrichissement technique incroyable.

 

 

3. Pourquoi un tel intérêt pour la médecine manuelle ?

 

Dire qu’au début de mes études médicales, je m’étais axé sur les thérapeutiques manuelles serait mentir. Par contre dés ma tendre enfance j’avais été bercé et émerveillé par les récits des cures merveilleuses accomplies par les médecins amis de mes parents, aussi bien par l’acupuncture, l’homéopathie que les manipulations

C’était des médecins non-conformistes, heureux de confondre les certitudes de la Faculté.

J’ai compris toute la dimension du pouvoir des manipulations au dernier semestre de mon externat à l’Hôtel Dieu de Paris car pour la première fois j’assistais à des résultats spectaculaires et qui plus est, durables ; les patients ne revenant pas en disant : « et maintenant que faut-il faire Docteur ? » comme cela se passait à la consultation que l’on m’avait confiée en rhumatologie à Cochin.

 

 

4. Vous êtes avec Robert Maigne, l’un des pionniers de la médecine manuelle en France, comment était-elle perçue par vos confrères à l’époque ?

 

Vous me prêtez beaucoup trop d’importance dans l’historique de la médecine manuelle française car j’appartiens seulement à la 3e génération de médecins ayant pris faits et causes pour cette forme de médecine. L’introduction de la médecine manuelle en France s’est en effet déroulée en trois étapes:

- Avant-guerre ce fut d’abord le temps des précurseurs avec le Dr Robert Lavezzari et William Douglas.D.O.

- Après la deuxième guerre mondiale, ce fut ensuite celui de la première vague des médecins allés apprendre ces techniques soit en Angleterre comme Robert Maigne, Roger Lescure, René Waghemacker avec le professeur Myron Beal D.O. ou Olivier Troisier chez le Dr.Cyriax, soit aux Etats-Unis comme mon père Yves Le Corre ou Jean-Thierry Mieg à Los Angeles. En France même Lavezzari avait formé quelques élèves

- j’appartiens donc seulement à la 3e génération de ces médecins enthousiastes. Au départ nous étions peu nombreux et considérés avec méfiance par les milieux rhumatologiques traditionnels dont nous venions.

 

 

5. Depuis lors quelle est votre expérience professionnelle en la matière ?

 

Mon expérience professionnelle s’est enrichie considérablement depuis mes débuts.

D’abord au sein du service du Dr Robert Maigne à l’Hôtel Dieu de Paris entre 1963 et 1983. Le service avait acquis une grande renommée, et nous avions l’habitude de voir venir y défiler nombre de sommités médicales de l’époque : américaines (Myron Beal D.O, John Mennel, Lawrence Jones D.O.), anglaises (R.Barbor, Carlson), suisses (Terrier, Freddy Huggenin, Eric Schwartz …), allemandes (Gutman ), belges (Agnel.Depoorter)….

Depuis 1985 après mon départ de l’hôtel Dieu de Paris j’ai pu parfaire ma culture en France d’abord auprès des autres écoles existantes (celles d’Eric de Winter, d’Yvon Lesage, de Jérome d’Ornano), chacune d’entre elles ayant leurs particularités et donc leurs richesses: sur l’enseignement de l’approche technique (E. de Winter), de la pathologie articulaire périphérique (Y. Lesage)…. Aux Etats-Unis, j’ai pu me renseigner sur l’ostéopathie et la chiropraxie américaine et rencontrer de grands professionnels également.

 

 

6. Quels sont les moments clés de la médecine manuelle française ?

 

Je crois que le véritable point de départ officiel de la médecine manuelle en France se situe en 1964 lors d’un symposium sur les manipulations vertébrales organisé dans le cadre du IVème Congrès International de Médecine Physique à Paris. C’était la première fois en effet où un tel sujet était abordé dans un congrès médical international.

Face au déficit créé par ce congrès mémorable de haut standing, Robert Maigne proposa de le renflouer en organisant les journées de l’Hôtel Dieu de Paris consacrées aux thérapeutiques manuelles qui dès leurs débuts connurent un grand succès.

En 1972, ce fut la création du diplôme de médecine orthopédique et thérapeutiques manuelles à Paris VI et donc l’apparition d’un enseignement universitaire officiel sanctionné par un diplôme.

A partir de 1986 enfin ce fut la mise sur pied de la Fédération des enseignements de médecine manuelle sous l’impulsion du professeur Piganiol de Dijon

 

 

7. Vous avez écrit un certain nombre de livres pendant toute votre carrière professionnelle. Pourriez-vous nous les rappeler ?

 

« Les manipulations vertébrales » Paris : PUF, coll.Que sais-je ? n°1749,1978 Prix Medec

« Mes vertèbres, Docteur ! » .Papyrus 1984.

« La Kinésithérapie » Paris, PUF, coll. »Que Sais-je ? » n° 2188,1984 avec G.Dinard

« Traitements non médicamenteux des douleurs vertébrales de l’adulte ».Maloine, 1986 avec H.Judet

« La chiropraxie » Paris : PUF, coll « .Que sais-je ? » n°2296,1987 avec S.Haldeman

« Manipulations vertébrales », Masson, coll Abrégés de Médecine 1988

« Atlas de mobilisation et manipulations vertèbrales » Paris, Masson, 1991 avec E.Rageot

« L’ostéopathie » Paris : PUF, coll. Que sais-je ? n°3139, 1996. (3è éd 2007),

avec S.Toffaloni

« Atlas pratique de médecine manuelle ostéopathique » Paris, Masson ,1ère édit 2001. 2e éd 2005 avec E.Rageot

 

 

8. Quelle est la motivation qui vous a poussé à publier ?

 

Je pense qu’il y a eu au départ une double motivation. Ce fut d’abord le désir de faire connaître cette forme de thérapeutique enthousiasmante à laquelle je participais depuis une dizaine d’années.

Ce fut également celui de convaincre les lecteurs que cette approche cartésienne des symptômes présentés par les patients était l’une des clés du succès des techniques pratiquées. Tels ont été, si ma mémoire est exacte, les sentiments à m’avoir animé à réaliser mon premier « Que Sais-Je ?» en Bretagne pendant mes vacances d’été en m’isolant comme un ermite, face à la mer.

Le Professeur Jean Judet accepta de rédiger la préface après m’avoir demandé de ne pas citer l’auteur de mon enthousiasme aussi souvent.

J’eus la surprise d’obtenir pour cet ouvrage le prix Medec sans l’avoir demandé.

 

D’autres occasions se sont offertes depuis, toujours guidées par cette passion de faire connaître ces thérapeutiques manuelles et facilitées grandement par cette première parution

 

 

9. Vous avez rédigé notamment en 1986 un « Que Sais-Je ? » avec Scott Haldeman, DC, MD, PhD, intitulé « la chiropraxie ». Que connaissiez-vous de la chiropratique avant d’en commencer la rédaction ?

 

Ayant déjà publié deux « Que Sais-Je ? » sur les manipulations vertébrales et la kinésithérapie, j’ai tout naturellement pensé à proposer aux PUF un nouvel ouvrage sur la « chiropraxie ». Toutefois avant de me lancer dans la rédaction d’un tel livre, je voulais être certain de ne pas me fourvoyer.

Les notions plutôt péjoratives que j’avais sur la chiropraxie à l’époque, provenaient de la lecture de quelques livres, de la narration de mes patients traités auparavant par chiropraxie, des booklets (brochures glanées aux USA), de la vogue du HIO…

Aussi lors d’un voyage à Los Angeles j’ai demandé à mon ami David Rubin MD, professeur à UCLA et USC de me faire rencontrer un chiropracteur pour lui poser un certain nombre de questions qui me taraudaient. Le voyage suivant, dès mon arrivée, il me dit : « François, demain matin lors du petit déjeuner, je vais vous présenter l’un des meilleurs spécialistes de la question aux USA ». Ce fut ma première rencontre avec Scott Haldeman. A ma grande surprise, à chacune de mes 30 questions, il apporta une réponse claire, courte et précise, sans langue de bois.

Quelques temps après il me fit visiter le Los Angeles College of Chiropractic où il enseignait. Précédé d’une certaine réputation sulfureuse du fait de mes opinions antérieures sur cette discipline, avant d’être autorisé à le visiter, j’ai du faire la preuve de ma bonne foi lors d’un interview mené par le « Dean of Affairs » devant le Board du College,. Leur confiance allait totalement changer ma vision de la chiropratique Au fur et à mesure de la visite du LACC, j’ai vu tous mes préjugés s’effondrer. Comme cerise sur le gâteau, Scott servit de cobaye lors des démonstrations des techniques ; ce que jamais un neurologue n’aurait et même ne ferait en France actuellement. Je fus tellement sidéré par cette visite que je restais 2 jours muet, perdu dans mes pensées à l’étonnement de mon épouse et des amis Rubin. Je décidais alors de donner suite à mes projets et je demandais à Scott Haldeman s’il accepterait d’être mon co-auteur en lui donnant toutes les garanties pour que ce livre soit notre œuvre commune

 

 

10. Pourquoi une telle initiative à cette époque ?

 

Je crois bien que c’est après la lecture des propos virulents de deux chiropracteurs en 1980 où ils s’en prenaient à R. Maigne à chaque fois, et me citait dans un seul cas. Il s’agissait d’une lettre rédigée par Patrick Frechet D.C. en Mars 1979 au nom de l’Association Nationale Française de Chiropractic et d’un article intitulé « Coïncidences » écrit par M.H.Fournier D.C. vers la même époque.

J’ai été tellement abasourdi par leur teneur que j’ai décidé de voir comment cela se passait aux Etats-Unis.

 

11. Quels ont été les évènements qui ont fait que votre jugement à propos de la chiropratique ait changé ?

 

Je pense que c’est ma rencontre avec Scott Haldeman et ma visite au LACC vers 1980.

 

Auparavant je connaissais la chiropratique seulement par la lecture de certains livres, des nombreux booklets (prospectus) récoltés lors de mes voyages aux USA, les descriptions faites par mes patients de leurs traitements parfois brutaux, de leurs théories attribuant l’origine des déboires à une subluxation entre Atlas et Axis….

Ma mère cependant avait été tirée d’affaire lors d’une sciatique sévère par un chiropracteur, un certain Robert Sterling DC alors que les traitements traditionnels avaient échoués.

 

 

12. Vous avez notamment visité plusieurs collèges chiropratiques aux USA ? Lesquels et pourquoi ?

 

J’ai été amené au cours de mon existence à visiter aux USA deux collèges chiropratiques : le LACC (Los Angeles College of Chiropractic) et le NCC (National College à Chicago).

 

La première fois, ce fut au LACC à Los Angeles au début des années 80. En effet avant de proposer aux PUF le projet d’écrire un « Que Sais-Je ? » sur la « chiropraxie », je voulais me rendre compte de ce qu’était en réalité l’enseignement chiropratique. J’ai donc demandé à Scott Haldeman s’il pouvait m’obtenir une autorisation pour le faire.

Il faut dire qu’à l’époque, j’avais été piqué au vif par les critiques émises et parues dans un journal chiropratique français sur mon patron et aussi sur moi en raison des propos tenus dans mon premier QSJ sur les manipulations vertébrales..

Je ne m’étais pas tellement trompé sur la méfiance que nous avions suscitée car je dus subir une interview devant le board des professeurs réunis et présidée par le Dean of Affars pour juger de la bonne fois de ma demande.

 

Les autres fois furent motivées par les réactions d’incompréhension pour ne pas dire d’hostilité suscitées auprès de mes confrères et en particulier de mon meilleur ami après la parution de mon « Que Sais-Je ? » sur la chiropraxie. Cela m’avait d’ailleurs valu un blâme de la part de mon syndicat sans que je puisse présenter ma défense ! La seule parade était donc de démontrer à mes détracteurs la réalité de ce que j’avais vu aux USA. Comme à l’époque il était hors de question pour moi de solliciter l’autorisation des Instances chiropratiques françaises, je décidais de le faire dans le cadre du Lionnisme.

J’avais appris en effet, que le chiropracteur rencontré quelques années auparavant lors d’un débat contradictoire sur la chiropraxie, organisé par le Lions Club du Raincy était devenu entre-temps Lions. Il s’agissait de Christian Laurent D.C.

Je lui demandais s’il pouvait m’organiser un voyage à son école de Chicago (l’école dont il nous avait parlé au Lions). Il le fit et j’en profitais pour inviter ceux de mes amis les plus farouchement opposés à la chiropraxie. Ils acceptèrent de me suivre et revinrent muets !

Je renouvelais ce voyage une deuxième fois à Chicago, puis une troisième fois à Los Angeles.

A chaque fois tous furent ébranlés dans leurs certitudes et leurs convictions.

 

 

13. Qu’en avez-vous retenu ?

 

Plutôt que de faire appel à mes souvenirs, voici les principales remarques que j’ai formulées en concluant le rapport écrit après ma première visite au N.C.C en novembre 1985 :

 

Malgré les regrets exprimés par les participants de n’avoir pu voir comment se déroule une consultation réelle, « on peut tirer de ce voyage un certain nombre d’enseignements :

 

« Le premier d’entre- eux et probablement le plus important est la nécessité de reconsidérer totalement notre jugement sur la chiropraxie moderne.

L’école qu’il nous a été donné de visiter offre indiscutablement toutes les caractéristiques d’une véritable faculté. Tout y est organisé de manière à donner aux étudiants en chiropraxie une véritable formation de « spécialiste à compétence limitée » dans le domaine de la pathologie mécanique ostéo-articulaire et des traitements non médicamenteux.

Certaines des solutions adoptées au N.C.C n’ont à notre connaissance pas d’équivalent en France :

Faux malades professionnels servant de « lièvre » aux étudiants pour leur démarche diagnostique, disposition d’une photothèque et vidéothèque accessibles pour leur permettre de se familiariser avec les images radiologiques, travaux pratiques dirigés avec un matériel et encadrement considérables. »…

 

« Le deuxième enseignement réside dans le côté irréversible des bouleversements en train de se produire au sein de la profession chiropratique et dans les relations interdisciplinaires de la Santé »….

 

« La devise du N.C.C « ESSE QUAM VIDERI » pourrait très bien nous servir de leçon sur les conclusions à tirer de ce séjour ; c’est-à-dire qu’il vaut mieux considérer la réalité en face plutôt que de s’accrocher à des idées appartenant à un passé bien révolu, et savoir s’adapter en conséquence dès à présent pour éviter de se retrouver en porte-à-faux un jour. »

 

J’aurai pu avoir la même conclusion après notre visite du LACC à Los Angeles en 1987.

 

 

14. Vous parlez de Scott Haldeman DC, PhD, MD, avec beaucoup de considération. Pourriez-vous nous le présenter ?

 

Lorsque j’ai rencontré pour la première fois Scott Haldeman, ce fut comme je l’ai dit plus haut à l’occasion d’un petit déjeuner un samedi matin dans un Deny’s vers 1980. Cette rencontre avait été organisée par mon ami le Pr David Rubin, suite à mon envie de pouvoir poser 30 questions sur la chiropraxie à un expert de la question.

Ce jour là (il y a 30 ans), je me suis trouvé en face d’un homme de grande taille, souriant, très aimable, n’ayant éprouvé aucune gêne à répondre à ce questionnaire pointu de manière précise, claire et concise.

La deuxième fois ce fut à l’occasion de la visite du LACC où je dus subir un véritable interview devant le Dean of Affars et le board des professeurs pour savoir si mes intentions étaient honnêtes.

Une autre fois, lors de la rédaction du « Que Sais-Je ? » J’ai été son hôte et ai eu l’occasion de le voir à l’œuvre dans son service hospitalier à Irvine, CA. Toujours aussi chaleureux et souriant il me fit découvrir la richesse de sa bibliothèque familiale. Là encore il continua à me livrer des informations sur la chiropraxie.

Depuis ces premiers contacts, j’ai eu l’occasion de le revoir plusieurs fois et d’admirer à chaque fois son extraordinaire érudition et son bon sens, notamment lorsqu’il s’est agi de corriger le« Que Sais-Je ? », lors d’un congrès à Zurich et chez lui à Los Angeles.

 

15. Que vous a-t-il apporté à propos de la connaissance de la chiropratique ?

 

Il m’a apporté un grand nombre d’informations sur la chiropraxie notamment sur la pratique du « recoil» et du « toggle », sur la prudence à porter sur certains jugements hâtifs. Grâce à lui, j’ai pu aussi lire les premiers livres ayant circulés dans le monde chiropratique et approcher de manière originale les écrits des pionniers de cette discipline.

 

 

16. Que pensez-vous de l’évolution mondiale de cette profession depuis lors ?

 

Je trouve cette dernière remarquable. J’ai eu notamment l’occasion de la constater lorsque Scott Haldeman m’a invité à participer au 6éme Congrès Biennal de la Fédération Mondiale de Chiropratique qui s’est tenu au Palais des Congrès à Paris en mai 2001.

La teneur des communications était de haut niveau. Je n’ai pas pu assister aux séances pratiques ayant du remplacer au pied levé mon ami Christian Laurent D.C. Ce fut une bonne occasion de montrer aux auditeurs ce que nous faisions nous aussi.

 

 

17. Vous avez visité en décembre 2006 l’Institut Franco-Européen de Chiropratique (IFEC) à Paris avec le Pr. Louis Auquier de l’Académie de Médecine et le Dr JY Maigne. Que retenez-vous de cette visite ?

 

Je garde de cette visite hélas trop courte une bonne impression. Les exposés magistraux étaient intéressants, le laboratoire d’anatomie très bien doté, les locaux vastes et fonctionnels, la démonstration sur la table de Gonstead très instructive, mais il est évident que là encore pour juger impartialement il faudrait pouvoir assister à des cours, à des travaux pratiques.

En résumé un accueil chaleureux et une bonne impression d’ensemble.

 

 

18. Pensez-vous que la chiropratique française, en particulier grâce à son école, ait une chance d’être reconnue comme une profession indépendante et de premier contact comme partout ailleurs dans le monde ?

19. Quelle place peut avoir la chiropratique dans le contexte français ? Compte tenu de son enseignement, de sa recherche et son organisation actuelle, ne pensez-vous pas que la profession chiropratique est proche de la maturité qui permet l’intégration dans notre système de santé, comme en Suisse ou au Danemark par exemple ?

20. Comment verriez-vous cette coopération médico-chiropratique à l’avenir ?

 

A ces trois questions délicates, j’ai très envie d’utiliser la clause du « Joker ».

Je pense que depuis 2002, la situation de la chiropratique a gagné en sérénité. Le fait pour elle d’être reconnue comme une profession à part entière en même temps que l’ostéopathie a soustrait ses praticiens aux nombreuses poursuites judiciaires antérieures pour exercice illégal de la médecine. Cette avancée ira-t-elle plus loin. Je ne saurais le dire car la profession médicale est par nature circonspecte aux changements et connaît mal cette discipline.

Peut-être que la prise de conscience du faible nombre des chiropraticiens exerçant en France modifierait ses a priori. Personnellement je suis convaincu que des voyages organisés aux Etats-Unis, comme nous avons pu le faire en visitant deux collèges américains, seraient un argument de conviction puissant.

Je crois que ce rapprochement se fera d’abord sur un plan individuel comme cela m’est arrivé.

 

 

 

21. Que pensez-vous du processus de reconnaissance actuelle ?

 

Je reste extrêmement réservé comme beaucoup de mes confrères sur les tournures prises par les évènements en ce qui concerne l’ostéopathie où l’on englobe dans le même panier des postulants ayant reçu une formation différente, universitaire et hospitalière pour les médecins et kinésithérapeutes, non universitaires pour les diplômés formés dans des écoles d’ostéopathie

Par contre, je n’ai rien à redire en ce qui concerne les chiropracteurs, bien au contraire.

A titre personnel, je pense que la conception chiropratique est beaucoup plus proche de celle adoptée par les écoles médicales issues de l’Hôtel Dieu en raison de l’importance accordée aux désordres structurels mécaniques. Elle n’a rien à voir avec l’orientation ésotérique, holistique prise par l’ostéopathie actuelle qui s’éloigne de plus en plus des réalités structurelles anatomiques.

 

 

22. Quels conseils souhaiteriez-vous donner ?

 

Celui de mieux faire connaître la chiropratique non seulement par une visite de l’Institut Franco-Européen de Chiropratique, mais surtout par un voyage organisé aux USA tel que nous avions pu le réaliser et qui a transformé totalement en l’inversant l’opinion hostile initiale des médecins m’accompagnant.

 

 

23. Les travaux de recherches concernant la pathologie vertébrale commune sont issus en grande partie de la profession chiropratique. Que pensez-vous de la recherche actuelle ?

 

J’avoue ne pas m’être tenu informé de manière régulière des recherches entreprises par la chiropratique sur la pathologie vertébrale. Dès 1982, j’ai par contre été l’un de premiers à signaler à mes amis l’indexation du JMPT à l’Index Medicus Analyticus et sa présence à la bibliothèque de UCLA. Abonné à Spine depuis 1985, j’y ai vu également quelques articles de chiropraticiens.

Le teneur et la qualité des exposés présentés lors du VIème Congrès Biennal de la World Federation of Chiropractic, à Paris en Mai 2001, à laquelle Scott Haldeman m’avait invité à participer, et réunis dans un « Symposium Proceedings » m’a nettement impressionné.

Il en a été de même en assistant à une réunion organisée récemment à l’Institut Franco Européen de Chiropratique.

 

 

24. Pensez-vous que l’acte manipulatif puisse être délégué ?

 

Personnellement je ne vois pas très bien l’intérêt de cette question car y répondre par l’affirmation laisserait entendre la possibilité d’avoir deux intervenants : celui qui pose le diagnostic et celui qui réalise le geste technique avec toutefois un inconvénient de taille : celui de laisser le contrôle de la qualité du geste, de son innocuité et de son succès à l’exécutant; car chaque manœuvre doit pouvoir être analysée immédiatement.

 

 

 

25. Pourquoi les manipulations nécessitent-elles un diagnostic précis ?

 

Les manipulations nécessitent un diagnostic précis car les symptômes amenant les patients à consulter peuvent très bien provenir d’une source grave (cancéreuse, infectieuse, traumatique, métabolique ou neurologique…) Il est donc nécessaire de disposer des informations suffisantes cliniques, biologiques et radiologiques pour savoir les détecter afin d’éviter le recours aux manipulations et d’orienter vers d’autres solutions thérapeutiques.

Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à attribuer au vocable lui-même, il y a tant de thérapeutiques manuelles disponibles (massages, mobilisations douces non forcées, myotensifs, stretching …)

 

 

26. Que pensez-vous de la capacité des chiropraticiens à poser un diagnostic ?

 

D’après ce que j’ai pu voir aux USA au National College of Chiropractic et au LACC, j’ai constaté que sur le plan théorique rien ne s’opposait déjà à la fin des années 1980 à ce qu’un chiropraticien formé dans ces écoles puisse poser un diagnostic ; leur formation anatomique était très poussée et complète, tout comme la préparation au diagnostic radiologique et aux examens complémentaires biologiques.

A aucun moment cependant il ne nous a été donné d’assister à une vraie consultation et de voir comment réagissait un chiropraticien confronté à une situation donnée. Il nous a été signalé que l’initiation vraie se faisait, soit en utilisant un leurre un(e) comédien(ne) simulant une maladie, soit avec un patient authentique sous le contrôle d’un senior.

A Chicago, j’ai personnellement été examiné, à titre de cobaye, par un chiropracteur renommé, en présence des confrères qui participaient à notre voyage. Les conclusions de cette consultation nous ont laissé perplexe. Si en effet les ¾ de l’examen clinique avaient été parfaits et très complets en présence d’un assistant qui cochait les réponses, à la fin tout se dérégla à notre grande surprise lorsque le chiropraticien remarqua que je portais des lunettes (pour une myopie légère depuis l’adolescence). Il s’est mis alors à considérer cette dernière comme la conséquence d’une chute dans un escalier dans mon enfance. Malgré mes dénégations il oublia que j’étais là seulement à titre de cobaye, et ses conclusions dérapèrent alors complètement.

 

 

27. D’après votre expérience, quels sont les pièges principaux rencontrés en pratique courante libérale ?

 

En règle générale le fait de voir venir un patient en tant que consultant est facilité par les divers examens et traitements effectués auparavant. De ce fait un certain nombre de pistes ont été explorées rendant dans un sens la tâche plus facile à condition toutefois de faire très attention à la manière dont le patient vous aborde.

Le principal piège serait de méconnaître une étiologie grave comme source des symptômes amenant à consulter. Il convient en particulier de se méfier de tout ce qui vient fragiliser le squelette et en premier lieu l’ostéoporose chez les sujets âgés, mais en dehors d’une pathologie discale importante ce peut tout aussi bien être une tumeur secondaire, une infection, une anomalie congénitale insoupçonnée….

Le deuxième piège est lié à la psychologie du patient qui vient vous voir et qui peut du fait de ce qu’il a subi être déprimé, revendicatif, obnubilé par sa vertèbre déplacée...

Le troisième piège serait d’attribuer au squelette une douleur d’origine viscérale, ou neurologique.

Dans tous les cas un bilan complet s’impose clinique en particulier, neurologique notamment chez des sujets jeunes.

 

 

28. Compte tenu de votre expérience, quelles sont les meilleures indications des manipulations vertébrales ?

 

Les meilleures indications des manipulations vertébrales correspondent aux manifestations cliniques structurelles issues d’une dysfonction intervertébrale bénigne, sans signe neurologique, et abordable sans douleur.

Il s’agit donc d’un domaine très vaste qui englobe les douleurs locales aigues ou chroniques localisées an niveau du cou, du dos et des lombes, les douleurs périphériques articulaires, les névralgies radiculaires, les douleurs projetées cutanées, sources d’erreur diagnostiques (intérêt du skin rolling test), les enraidissements….

 

 

29. Auriez-vous quelque chose à ajouter à cette interview ?

 

En me remémorant tous mes souvenirs en rapport avec la chiropraxie depuis mes débuts jusqu’à présent, je mesure l’importance du chemin accompli entre ma méfiance initiale fondée sur les récits des patients et les documents d’époque amassés et ma sérénité actuelle.

Finalement il aura fallu cette rencontre avec Scott Haldeman et cette première visite au LACC au début des années 80 pour me dessiller les yeux, puis pour approfondir mes connaissances sur cette discipline et partager mes découvertes et mes informations avec mes confrères.

Cette interview aura eu le mérite de me faire revivre le passé et de me faire comprendre la chance que j’ai eue en tant que médecin initié aux thérapeutiques manuelles d’être le témoin privilégié des mutations accomplies par la chiropratique.

 

Continuez dans cette voie !

 

Cher Dr Lecorre, permettez-moi de vous remercier au nom de toute l’équipe de www.vertebre.com.